Jean-Luc Laurent - Le site
 
Jean-Luc Laurent - Le site
Facebook
Twitter
Dailymotion


Discours de commémoration du 11 novembre 2010

Vendredi 12 Novembre 2010



SUJETS : Histoire, Mémoire


Discours de commémoration du 11 novembre 2010
Voici déjà deux ans et demi que Lazare Ponticelli, ce kremlinois d’exception, nous a quittés. Son destin singulier se confond avec l’histoire du XXe siècle. Poilu puis résistant lors de la Seconde guerre mondiale, il connut les affres des deux guerres, communiant dans la souffrance avec ses frères d’armes français et italiens.

J’invite tout particulièrement les jeunes gens ici présents à méditer la leçon qu’il nous a léguée. Leçon de courage, de devoir et d’amour de la France, cette nation républicaine qu’il a choisie. Près de ce monument aux morts, le sol se dérobe sous les pieds des vivants. N’oublions jamais le lourd tribut payé par la France et la ville du Kremlin-Bicêtre : 450 habitants de la commune y laissèrent leur vie, soit un kremlinois sur trente !

Engagée dans la guerre de 1914, la France y sacrifia plus d’un million et demi de ses concitoyens. Nul village, nulle famille de France ne fut épargnée : partout les monuments aux morts sont là pour nous rappeler la bravoure des poilus. En proie à l’arbitraire des conseils de guerre comme à l’épreuve du combat, ces martyrs des temps modernes ont servi une cause : la défense de la nation républicaine.
Notre pays n’est pas à une contradiction près. Comme l’avait prédit Jaurès, l’affrontement des puissances européennes se fit d’abord aux dépens des plus démunis, embarqués malgré eux dans une guerre qu’ils n’avaient pas souhaitée.
A la faveur d’une mobilisation générale qui mit les femmes à l’usine pour contribuer à l’effort de guerre, la défense du territoire national permit à l’esprit patriotique de se déployer. Paradoxalement, l’horreur des tranchées inspira certaines des plus belles pages de notre littérature. Péguy, chantre des « épis mûrs et (d)es blés moissonnés », partit ainsi au combat la fleur au fusil en exaltant « ceux qui sont morts, car ils sont retournés dans la première argile et la première terre ». Ces morts, ce sont les nôtres, ceux de la nation républicaine. Ils appartiennent aux français d’hier, d’aujourd’hui et de demain qui, comme Lazare Ponticelli en son temps, devront s’approprier le roman national, ses heures de gloire comme ses zones d’ombre.
Pour la France engagée aux côtés des Alliés, la guerre se solda par une victoire à la Pyrrhus. Quelque que soit la bravoure de ses soldats et l’éclat des victoires obtenues dans la Marne et à Verdun, la France y paya chèrement le prix du sang et des larmes. A l’image des millions d’invalides de guerre et de « gueules cassées » qui parsemaient les rues jusqu’à la seconde moitié du siècle dernier, les répliques du séisme de 1914 se firent sentir tout au long du XXe siècle.

Hélas, l’esprit de revanche, la rancune franco-allemande ainsi que les multiples revendications territoriales et ethniques sonnèrent le glas d’une paix hâtivement négociée. En faisant de l’Allemagne la victime expiatoire du désastre européen, le traité de Versailles ouvrit la voie au totalitarisme nazi et à ses projets fous de nettoyage ethnique. Le malaise dans la civilisation né de ce conflit, où pour la première fois la technique asservit l’homme, marqua de son empreinte indélébile les années 1920 et 1930.
L’illusion démentielle d’un Reich qui devait durer mille ans fut en bonne partie la conséquence de l’humiliation du traité de Versailles, ce diktat qui écrasa le patriotisme allemand.
Pour qui subit de plein fouet une crise économique sans précédent, paie le coût des déflations successives et des dettes de guerre, la tentation du repli ethnique accompagne couramment la recherche de boucs émissaires.
Pour conduire finalement aux pire des crimes : l’anéantissement de l’autre, jadis son voisin et son frère, qui au nom de sa différence, se voit nier son humanité par ses bourreaux. Depuis plus de soixante ans, l’Allemagne a accompli un formidable travail de mémoire, fondé sur la révision critique de son passé. Dans l’esprit du traité de l’Elysée signé par De Gaulle et Adenauer dès 1963, je reste viscéralement attaché à l’amitié franco-allemande, cet héritage pacifique d’un passé de guerres et de haines communes entre nations devenues partenaires.

L’âge des masses inauguré par la première guerre mondiale favorisa un second totalitarisme qui, lui, parcourut tout le XXe siècle. Je veux bien sûr parler de l’URSS. L’engagement de la Russie tsariste dans le conflit mondial précipita la chute des Romanov. En 1917, des millions d’hommes révoltés décidèrent de ne plus subir leur sort. Ils hissèrent le drapeau rouge des marins du cuirassé Potemkine qui, douze ans auparavant, avaient refusé la viande avariée qu’on leur servait. Au fil des purges bolchéviques, la grande hache de l’Histoire subvertit ensuite le juste combat contre l’absolutisme en oligarchie d’un nouveau genre, parée de la lutte des classes. Sans cette guerre européenne fratricide, le tsarisme n’aurait jamais aussi rapidement plié. Fruit de son histoire pluriséculaire, la nouvelle Russie, une patrie sœur et amie de la France, essaie aujourd’hui de panser les plaies du passé en assumant l’intégralité de son histoire, faite de grandeur et de tragédies.

Ces références peuvent paraître surannées. A mon sens, elles restent des sources de réflexion inégalées. Car l’histoire nous enseigne l’humilité. Elle ne se répète jamais mais il lui arrive de bégayer. Sans jouer les Cassandre, nous observons avec regret la résurgence de certains phénomènes que l’on croyait enfouis dans les limbes de l’entre-deux guerres. Ainsi, si le racisme est définitivement disqualifié dans l’opinion publique, les ravages du capitalisme mondialisé, les politiques de déflation salariale pratiquées ici et là en Europe, le piétinement des souverainetés nationales par le pouvoir de la finance font craindre un futur lourd en menaces. Aujourd’hui comme hier, le peuple est parfois tenté de céder aux sirènes des démagogues, à adopter leurs solutions de facilité. Aujourd’hui comme hier, certaines élites restent sourdes à la souffrance populaire, ne répondant à la désespérance sociale que par le mépris.
En ces temps de crise morale, économique, sociale et culturelle, nous ferions bien de revenir aux valeurs cardinales de la nation. Cette France républicaine et universaliste que chantait si bien Jean Ferrat, qui s’étend « des genêts de Bretagne aux bruyères d'Ardèche », « la belle la rebelle » qui « tient l'avenir, serré dans ses mains fines » !
Il ne faut pas désespérer de l’avenir. Contre la fatalité dans lequel on voudrait les enfermer, les forces vives de la nation devront se forger une espérance. Alors que nous célébrons les soixante-dix ans de la manifestation du 11 novembre 1940 rassemblant les premiers résistants à l’occupation allemande autour de l’Arc de Triomphe, souvenons-nous que la République peut renaître de ses cendres.

Je voudrais d’ailleurs conclure cette intervention sur une note d’espoir. Lorsqu’en 1919 l’Assemblée Nationale assista au retour des députés d’Alsace-Lorraine, revenant de quarante ans d’occupation prussienne, Clemenceau s’exclama la voix pleine d’émotion : « Les larmes, les cris, la douleur, l'agonie ne peuvent ternir l'allégresse infinie ! ».
Ne perdons pas foi en l’avenir. Face à la crise de sens que nous vivons, la France citoyenne a de la ressource, pour elle-même et pour une Europe européenne comme le souhaitait le général De Gaulle.

Vive la France !
Vive la République !
Vive la Paix !





NOS VILLES