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Révolutionner l’Euro-Méditerranée

Vendredi 11 Février 2011



SUJETS : Europe


Révolutionner l’Euro-Méditerranée
Après la « Révolution populaire », ainsi que la nomment les Tunisiens, plus rien ne sera comme avant de l’autre côté de la Méditerranée. Contre l’inertie et l’attentisme, le peuple tunisien a démontré sa bravoure en renversant un pouvoir corrompu piétinant quotidiennement ses droits politiques et sociaux. Après Tunis, l’onde de choc a gagné Le Caire.

Plus rien ne sera comme avant. Pour la première fois, un peuple arabe a renversé son dictateur. Est-ce à dire qu’une page de démocratie et de prospérité s’ouvre irrémédiablement dans tous les pays de la rive sud de la Méditerranée ? Bien sûr que non. Ne soyons ni naïfs ni cyniques.

A l’aune des bouleversements en cours dans le monde arabe, se pose une multitude de questions, du gouffre entre économie réelle et chômage endémique -que Georges Corm dénonçait récemment à la tribune de la Fondation Res Publica- aux limites de la servitude volontaire, ce concept-valise qui sert opportunément de paravent aux dictatures «exotiques».

L’une des principales leçons de la Révolution tunisienne, que nos élites ont tue, est économique. Le soulèvement des jeunes chômeurs tunisien, piliers de la contestation, résulte notamment de la carence d’emplois à pourvoir dans l’industrie tunisienne. Il y a quelques années, au nom du libre-échange, l’Union Européenne a démantelé les Accords Multi Fibres. Jusqu’ici, ces derniers garantissaient des parts du marché européen aux industries textiles du Maghreb en contingentant les exportations asiatiques. Logiquement, l’abrogation de ce dispositif a multiplié les délocalisations en Asie et en Chine, au grand dam des travailleurs tunisiens ou marocains. Ce revirement lourd en conséquences en dit long sur la conception de la solidarité euro-méditerranéenne qui a cours à Bruxelles.

Dans le domaine diplomatique, Lady Ashton et ses comparses européistes oscillent entre une posture droit-de-l’hommiste déconnecté des peuples et le soutien à des autocraties d’un autre âge. Comme s’il n’existait pas de tierce mesure entre ingérence et cynisme, l’UE sacrifie le réel. Ces errances appellent une rupture réaliste.

En deux mots, l’Union Pour la Méditerranée (UPM) devra muter ou mourir. Dès le départ, ce montage improbable imposé par l’Allemagne entre les vingt-sept Etats européens- - riverains de la Baltique compris!- et dix-sept nations des rives sud et est de la Méditerranée frappait par son artificialité. Et pour cause : quoi de commun entre Vilnius et Beyrouth, Prague et Rabat ?

Depuis 2008, le volontarisme diplomatique de Nicolas Sarkozy s’est heurté à de sérieux obstacles dont il ne peut être tenu pour seul responsable (opération Plomb durci à Gaza, conflit algéro-marocain …). Reconnaissons au Président de la République le mérite d’avoir tenté de relancer un processus de Barcelone aux abois.

Mais faute de cohérence, le dynamisme se mue en vaine agitation. Comment prétendre défendre l’indépendance d’un bloc euro-méditerranéen lorsqu’on réintégre l’OTAN en catimini ?

Jusqu’ici, l’organisation pyramidale de l’UPM révèle le même vice de conception que l’Union Européenne. Croyant naïvement que la cohabitation entre un représentant israélien et ses homologues arabes au sein du secrétariat général suffirait à aplanir les difficultés, l’UPM a fait peu de cas des intérêts nationaux. Dans ces conditions, quoi d’étonnant à ce que l’Europe apparaisse comme un simple « guichet à subventions », suivant la cruelle formule du politologue Antoine Sfeir ?

Plutôt que de financer l’assèchement de marais et la construction de routes au Maghreb, objectifs par ailleurs fort louables, l’Union Pour la Méditerranée devrait porter par le co-développement une véritable ambition euro-arabe. La révolution patriotique tunisienne, qui s’est perpétrée au son de l’hymne national, illustre la proximité entre les idéaux républicains et certaines revendications citoyennes des peuples de l’autre rive. Dès lors que l’on renonce à l’ingérence, la coopération entre des nations libres et souveraines entre dans l’ordre des possibles.

Pour le prochain locataire de l’Elysée, quel qu’il soit, s’impose une révision profonde de la politique méditerranéenne. La longue suite d’erreurs d’appréciations auxquelles donna lieu la révolution tunisienne doit nous servir de leçon pour remettre la diplomatie franco-arabe sur pied. Au quai d’Orsay de traiter d’égal à égal nos riverains méridionaux et orientaux, à nos diplomates en poste sur place de consulter gouvernements, opposants et membres de la société civile afin de prendre le pouls de la situation locale. Ainsi refondue, la diplomatie française deviendrait la force motrice d’une politique de coopération euro-arabe ne faisant fi ni des réalités ni des libertés.


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